Edito

La bicyclette nous emporte. À l’arrière, sur le porte-bagages, à l’avant, mains rivées au guidon, elle joue de ses mécaniques pour flâner aux zéphyrs. Une escale chez les écrivains d’Afrique du Sud, un chemin singulier en Corse, un départ pour Bali, caché dans les valises silencieuses de Robert Wilson. L’heure est à la poésie, celle des vitesses ralenties.

Aude Revier

La carte postale
de
David Duvshani

Peintre et bédéiste, adepte de simplification, il voyage sur les traces de l’histoire et de l’art : les Orientalistes du XIXe, les affichistes Art déco… Ce mois-ci, clin d’œil de Rome. À partir de croquis in situ, le pavage d’une église interprété en papiers de couleur intensifiée au feutre, et inspiré par Matisse.

À sens uniques

Texte François Simon

Il devrait être en vente en pharmacie. Se prescrire sur ordonnance. Le vélo est sans doute la médecine la plus appropriée aux cités. Aux campagnes. Aux montagnes. C’est un langage universel. Il roule silencieusement, parfois carillonne, tinte (c’est le son d’Amsterdam). Il interpose le caoutchouc entre nos mollets et l’asphalte. C’est la synapse idéale (le contact entre deux cellules) pour comprendre la ville. Dans ses mélancolies, ses utopies, ses paradoxes. Ses odeurs, ses fumets. On la traverse sans déranger qui que ce soit. En vingt centimètres, la machine s’arrête. On peut mettre pied à terre, sortir de son cadre, de sa fenêtre. C’est un exercice dans lequel les gros mots ne sont pas nécessaires, car il y a une sorte de bienveillance chez les cyclistes. Le monde peut filer un peu trop vite, de façon rêche et sèche. Pfiou, il est là tranquille, et grosso modo, arrivera en même temps que les fougueux. Il faudrait ainsi découvrir les villes, à commencer par la sienne. Glisser, comme le doigt sur une vitre embuée, récolter le curieux miel de balades sans fin. Les regards croisés, échangés, un pan de ciel, une nouvelle brûlerie de café. Le vélo est une voix de liberté, mais également de connaissance. On peut échanger des mots, la parole est dans son périmètre, nul moteur ne la couvre. Ce que j’aime surtout, c’est cette dimension sensuelle, lorsque le corps se met à adapter sa fluidité à celle de l’air, lorsqu’on s’inscrit dans un cosmos réinventé, sans laisser de trace, juste un sillage. Le vélo nous fait rejoindre ainsi le monde des parfums. Leur dimension volatile, silencieuse, au bord de l’essence. Il est essentiel.