Edito

Dans les sous-bois du merveilleux, sur la peau de sortilège des pommes, derrière le bric-à-brac des trésors, le conte glisse ses énigmes. Il étend ses écrans, projette son petit théâtre d’ombres, dit l’indicible en échappant la réalité. L’histoire patiemment se tisse. Et soudain, se moire de frissons. Pointe alors une voix. «Dans la vie, seule compte l’intensité avec laquelle vous la vivez». La voix de David Hockney, autre grand conteur, de couleurs.

Aude Revier

La carte postale
de Bianca Argimon

Plume ou crayons, papier et découpages guident ses dessins contemporains, empreints de fiction et d’humour. Pour cette artiste – voyageuse n’aimant que l’immersion –, travailler c’est jouer, garder la magie de l’enfance, esquiver le quotidien. Ce mois-ci, clin d’œil de Mars.

le conte est bon

Texte Augustin Trapenard

Pour un enfant de 5 ans, le salon de mes grands-parents, à Saint-Bonnet-de-Rochefort dans l’Allier, avait ceci d’étonnant qu’il était entièrement habillé de romans. Pas un seul recoin qui n’était recouvert de bouquins – si bien qu’on l’appelait le «salon de livres», «de papier» ou «de conte de fées». C’était l’été, je me souviens, des premiers mensonges et bêtises non avouées, de ce grand moment d’apprentissage, de joie et de liberté qui consiste à raconter des histoires. Un matin, épinglé pour m’être encore barbouillé du fond de casserole de ce légendaire gâteau au chocolat qu’on appelait exquis de Royat, je fus sommé de m’expliquer dans le «salon de conte de fées». Mon grand-père y était confortablement assis, dans un fauteuil en cuir où trois Petits Poucets auraient pu tenir allongés. Il avait posé son roman, à regret, et à chaque explication que je lui donnais, fronçait le sourcil, de plus en plus excédé. – Le chocolat était en train de durcir et il fallait le manger, sans quoi on l’aurait jeté ? – À d’autres ! – La casserole était sur le point de tomber ? – Faible. – Grand-Mère m’y avait autorisé ? – Allons donc ! De quelles prouesses d’invention devais-je donc faire preuve pour que s’éclairent ses yeux sévères et qu’il m’accorde un semblant de pardon ? Chaque fois qu’il levait les yeux au ciel ou haussait les épaules de déception, il me fallait trouver dare-dare une autre solution. J’osais la surenchère, l’hyperbole, l’ellipse folle. Armé de dragons et de sorcières goulues, de chaudrons et de drôles de potions, j’apprenais ce jour-là les vertus de l’imagination. Et si je m’en suis tiré par une explication bien éloignée de la réalité, il m’est resté une leçon à laquelle je pense aujourd’hui volontiers. À l’heure où l’on ne jure que par la vérité, sans pour autant l’interroger ou même envisager qu’elle puisse être multiple, faillible ou faussée, il m’arrive – je le confesse – d’aller me réfugier, plus souvent qu’à mon tour, dans un salon de papier, de livres ou de conte de fées.