Edito

Que l’on soit deux, cinq, dix ou trente, entouré d’une bande pétulante ou de cousines bavardes, la famille est une pulsation. On goûte alors les délices de sa solitude, le vivant de ses confrontations, le compactage des valises estivales, la respiration des promenades. S’esquisse ainsi un petit théâtre, un nuage animé, dans lequel se nimber, et écouter le doux la du monde. 

Aude Revier

La carte postale
de Nicolas Lefebvre

Sous ses doigts de graphiste voyageur, encres et crayons de couleur révèlent de «petites machines illustrées», des dessins atmosphériques – artiste, il manie aussi photo et vidéo. Ce mois-ci, clin d’œil d’Istanbul vu de l’île aux Princes. Sur le Bosphore, petit café à bord des bateaux allant et venant sans cesse.

En famille !

Texte Anna Moï

Mes premiers voyages ont commencé à l’âge de 7 ans. Ou 8, pas plus. Des voyages qui duraient des mois, peut-être des années, je ne sais plus. Combien faut-il de temps à une mère pour lire Sans famille et En famille à son enfant ? Ma mère me faisait la lecture tous les soirs, ou presque, car mes parents ne sortaient que trois ou quatre fois par an, et ne recevaient jamais. C’était la guerre*, ce qui n’expliquait rien : elle venait juste de commencer, et personne ne se doutait alors qu’elle allait durer une quinzaine d’années et qu’on allait manquer de tout, et surtout, de liberté. De la liberté fondamentale de se déplacer à sa guise.

La frugalité, mes parents l’avaient au cœur, comme d’autres ont un souffle ou une arythmie. C’est la région de leur naissance, le Nord, qui a déclenché chez eux cette nervosité de l’estomac.

Ils firent le long voyage vers le Sud, plus ensoleillé, moins communiste. Le périple avait duré cinq jours. À l’époque, on ne disait pas «voyage», mais «exode».

Au chevet de mon lit, ma mère se fixait un nombre de pages, mais quand je la suppliais de continuer, ne rechignait pas à poursuivre la lecture des aventures de Rémi, enfant abandonné, et de Perrine Paindavoine, orpheline en quête des siens. C’était comme si, malgré les coups de semonce de la guerre, le temps n’était pas compté.

Il ne l’était pas. D’épisode en épisode, en ces temps antérieurs aux séries télévisées, je ballottais de famille en famille et de ville en ville, avec la certitude de m’endormir rassasiée d’émotions.

* Au début des années 1960, le Vietnam est divisé en deux entités, Nord (procommuniste) et Sud (prolibéral). La guerre commence.